Les casseurs pour casser la force du mouvement populaire Enregistrer au format PDF

Lundi 19 octobre 2026

Quelle journée ce 17 octobre 2026 ! Avec l’arrêt des transports en commun, il a fallu beaucoup marcher depuis Grange-Blanche jusqu’au Rhône, avec des milliers de manifestants, de jeunes notamment, cherchant à comprendre où aller, comment… Je crois qu’il y avait plus de monde encore que le mardi 6, des dizaines de milliers, mais dispersés un peu partout, aux Terreaux, à Bellecour, cours Gambetta, à la Guillotière, sur Félix Faure, et encore ailleurs, impossible de tout voir…

J’ai distribué beaucoup de tracts des communistes de Vénissieux avec des dizaines de discussions, notamment des jeunes très à l’écoute, expliquant leurs demandes, leurs espoirs mais aussi leurs questions sur le mouvement…. Et la question titre du tract fait mouche : Comment gagner ?

Cette journée les interpelle durement.

  • D’un coté, la plus forte journée de mobilisation sociale depuis longtemps, mettant clairement en cause les politiques de réduction des dépenses publiques utiles, une immense colère contre un pouvoir qui est incapable de proposer des réponses, qui reste droit dans ses bottes libérales, et qui ne se fait entendre que par une présence policière dont personne ne comprend la logique et les buts.
  • De l’autre, une radicalisation de nombreux jeunes dans la casse, jusqu’au terrible incendie de la place Bellecour, mais aussi des attaques de mairie, jusqu’aux pillages de nombreux commerces dans la soirée….

Les réactions, notamment à gauche, qui dénoncent le président, le premier ministre ou le ministre de l’intérieur sont insuffisantes, car tout le monde sait où ces violences conduisent. En mai 1968, il y avait dix millions de grévistes qui ont obtenu de très fortes augmentations de salaires et des droits nouveaux… Mais il y avait aussi les barricades et affrontements au quartier latin qui ont conduit au retour d’une droite dure dès le mois de Juin. Souvent, ceux qui appelaient à la révolution sur les barricades sont devenus dirigeants de médias, dans la publicité ou les institutions… [1] .

En résumé, la grande majorité des manifestants le savent, la casse sert le pouvoir qui utilise la peur pour diviser le peuple et les plus réactionnaires en profitent…

Mais pour l’instant, je retiens la richesse des discussions dans ces heures de déambulation [2] incertaine entre pont de la Guillotière et Saxe-Gambetta…

  • Une jeune femme avec un teeshirt du che prend mon tract. Oui, c’est sûr, on ne sait pas quoi faire avec ces violences, et ca nous manque de ne pas savoir où manifester, de se retrouver soit face à du vandalisme, soit face à la police qui gaze… Elle me parle de la revue Z dont le prochain numéro devrait m’intéresser, ces jeunes n’ont rien à voir avec la caricature faite trop souvent, ils lisent, ils réfléchissent… Et elle me propose un masque et du sérum…
  • Un couple plutôt de mon âge prend le tract et me le rend assez agressif, « non, on ne veut pas du parti communiste, on ne veut aucun parti… » Je tente de comprendre. La femme me dit qu’ils sont d’anciens gilets jaunes, qu’elle est une ancienne du POI, qu’elle a quitté car fâché avec Mélenchon… Elle m’affirme que la seule solution est de redonner le pouvoir au peuple, et elle propose d’aller prendre la préfecture, et insiste, pacifiquement ! Le contraste entre l’envie révolutionnaire et l’idéalisme de la forme d’action est surprenant…
  • Un groupe de jeunes filles reprend joyeusement le vieux slogan « à bas l’état, les flics et les fachos »… Je leur demande, « mais s’il n’y a plus d’état, qui va organiser l’école pour tous ? ». Elles s’arrêtent et discutent, mais qu’est-ce que l’état ? Je leur parle du livre de Lénine « l’état et la révolution », et on échange, l’état au service de qui ? En France, l’état, c’est l’école, la santé publique, la formation professionnelle, les réseaux publics, la justice…. bref, l’état peut être utile ?
  • J’en profite pour évoquer avec un autre groupe le rapport avec la police et ce slogan, repris très largement « ACAB » [3] qui est une version moderne du vieux « mort aux vaches »… je tente de dire qu’il y a plein de situations où la police nous est très utile, par exemple pour permettre à une femme victime de violences de porter plainte, situation dans lesquelles la police a fait d’énormes progrès ces dernières années. Mais la tension entre jeunes et police est profonde et le comportement des forces de police dans les manifestations l’aggravent terriblement. On voit des groupes de casseurs se promener sans problème alors que des cortèges de manifestants calmes sont gazés. Personne ne comprend l’action des forces de police, sauf à se dire que le pouvoir choisit le pourrissement… J’en profite pour souligner que l’avantage d’une organisation, c’est de déposer un trajet de manifestation, et d’organiser la relation avec la police sur le trajet… Mais visiblement, c’est un sujet trop loin de leur expérience. Je finis par leur dire que dans les années 80, j’ai entendu aussi « CRS, avec nous »… et que c’est quand même une manière plus positive de sortir de cette situation, car notre seul ennemi, c’est le classe sociale parasite qui nous gouverne…
  • Un homme dans la trentaine vient me voir pour m’interroger sur le projet du parti communiste. Il me dit qu’il y a un lourd héritage du mot, je lui dit que ça se discute, car il y a aussi plein de réalisations extraordinaires de partis communistes dans le monde… Mais en fait, il s’intéresse vraiment à ce que peut porter un engagement communiste, prenant l’exemple "les écologistes, ca parait simple, ils s’occupent d’écologie, mais le PCF ? Je lui fait d’abord remarquer que le PCF est le seul parti à avoir construit un plan climat rigoureux scientifiquement et illustrant le projet communiste centré sur la réindustrialisation. Pour résumer, je lui dis « le parti communiste, c’est le parti du travail et de la paix »… Il poursuit, mais c’est quoi la valeur travail ? Je cherche une formule courte, et je trouve « le travail, c’est l’action collective de l’homme pour construire ces conditions d’existence »…. C’est l’utilité de ces discussions à bâtons rompu dans la rue pour un militant, ça aide à trouver des formules courtes…
    Alors il me dit, oui mais dans un monde fini, on ne peut pas travailler plus sans épuiser les ressources. Je lui dis que c’est un vrai sujet, mais que le rapport Meadow à la base de tous les discours sur les limite de la croissance dans un monde fini est en fait un rapport de la commission trilatérale qui justifie idéologiquement le renversement stratégique du capitalisme en crise des années 1970 vers l’austérité, les restructurations, la désindustrialisation. Mais le plan climat du PCF justement montre qu’on peut à la fois produire plus et décarboner encore plus vite ! En fait, tout dépend de quoi on parle, on a besoin de plus d’acier pour avoir plus de trains, de rails, de métro, et donc certainement de moins de voitures, et on peut construire plus d’écoles, de théâtres, de cinémas… et par contre décider qu’on a besoin de beaucoup moins d’armes ou de publicité… En tout cas le seul système qui peut utiliser rationnellement des ressources finies, c’est le socialisme, car le capitalisme pousse toujours à la suraccumulation
  • Un jeune groupe me dit, « vous avez raison, il faudrait être beaucoup plus organisé, mais ca prendra du temps, et pour l’instant, la seule issue, c’est Mélenchon ». Je leur réponds, "non, il ne faut pas attendre, d’autant que moi qui est connu 1981, je sais qu’il ne suffit pas de promesses social-démocrate de changer la vie… Ils me répondent, « on sait bien, mais c’est pour ca qu’il faut mieux s’organiser car il faudra se battre ensuite… » Je leur dis que pour moi, le plus important, c’est de s’organiser quelque soit le résultat du vote. Le mieux est que le vote nous aide à nous organiser et que c’est l’objectif des communistes. Alors l’un me demande, mais vous pouvez me donner deux différences entre les communistes et Mélenchon ? Je pourrais lui en donner plus, mais j’en reste à la question stratégique de sortir de l’électoralisme… voter sans s’organiser ca ne sert à rien, et le vote LFI malheureusement fait croire l’inverse. Et j’ajoute une question de programme illustrative de la différence entre capitalisme et socialisme, donc entre LFI et PCF, la CSG. Ils ne connaissent pas vraiment, donc j’explique, la CSG, création de Rocard, ancien copain de Mélenchon, a fait franchir un grand pas à l’étatisation de la sécurité sociale. Je leur explique la différence entre la proposition communiste de SECU à 100% financé par les cotisations hors budget de l’état et la proposition LFI de CSG généralisée pour une SECU fiscalisée..
  • Un autre homme la trentaine après avoir pris le tract me demande si je suis bien de Vénissieux. C’est un ancien instituteur de l’école Anatole France. Il me dit qu’il y était arrivé tout jeune instit, pas du tout préparé ni formé pour un tel contexte, que c’était très difficile et qu’il avait gardé cette idée des inégalités profondes, insupportables. Il n’est pas resté mais garde un attachement en même temps qu’un distance. Il me dit qu’il se considère comme protégé, presque privilégié ! Je lui dis que ca m’étonnerait qu’un instit soit un privilégié même s’il gagne nettement plus qu’un SMIC. En fait c’est important au contraire de montrer que les milieux populaires et les couches moyennes doivent se considérer comme du même coté de la contradiction principale d’une société capitaliste. C’est toute la bataille que mène les communistes pour unir notre peuple dans toutes ses composantes, le travail face au capital…

Bref, des discussions qui partent dans tous les sens. Une manifestation, c’est aussi une incroyable opportunité de discussions en vérité qui peuvent avoir un effet décuplé sur les consciences… On apprend dix fois plus vite en discutant dans une manif qu’en passant des heures en boucles à se répéter sur les réseaux sociaux…

Et pour finir avec humour, une image incroyable sur Fox news, le média d’extreme-droite au service de Trump… la peur des rouges !

[1] lire l’excellent livre "ceux qui sont passés du col Mao au Rotary Club

[2] difficile de parler d’une manifestation, des cortèges se forment, se dispersent, et partout des groupes vont et viennent…

[3] en anglais, tous les flics sont des salauds

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